lundi 19 novembre 2018

Votre annonce ici

Votre annonce ici

Vous souhaitez publier votre...

Annonces

Khadija Al-Salami : l'éveilleuse de consciences

Après les deux séances de son film Moi Nojoom, 10 ans, divorcée au Ciné-Club Biterrois, la réalisatrice Khadija Al-Salami a accepté de répondre à nos questions.

La première réalisatrice yéménite a attiré plus de 200 personnes le vendredi 15 décembre. Son film Moi Nojoom, 10 ans, divorcée a bouleversé le public et suscité de nombreuses questions auxquelles elle a répondu pendant le débat. Khadija Al-Salami a également accepté de nous accorder une entrevue lors de son séjour à Béziers.


JN : Pourriez-vous tout d’abord expliquer la situation du cinéma au Yémen ?

Khadija Al-Salami : Malheureusement, il n’y a pas une vraie industrie du cinéma au Yémen. Il y avait quelques salles dans les années 70, mais elles ont fini par fermer avec l’apparition de la télé et l’influence intégriste de l’Arabie Saoudite.

Mais s’il n’existe pas d’industrie du cinéma, comment avez-vous pu réaliser votre projet, étant donné que le film a été entièrement tourné au Yémen ?

Déjà, il n’y a aucun matériel disponible, il a donc fallu tout apporter de l’étranger : les caméras, les lumières etc. Et pareil pour l’équipe : aucun yéménite n’est formé aux métiers du cinéma. J’ai aussi fait venir des techniciens étrangers. Pour les acteurs, il existe quelques comédiens de théâtre yéménites mais avec un jeu très exagéré. J’ai donc formé moi-même des non-professionnels. C’est d’ailleurs ma nièce qui joue le rôle de Nojoom.

Quelles ont été les difficultés rencontrées pendant le tournage ?

La censure principalement. Les gens observent et se mêlent de tout. C’était une ambiance très difficile, je n’avais pas demandé d’autorisation du gouvernement car j’aborde un sujet très tabou. Nous disions tourner des choses pour la télévision lorsque les gens nous posaient des questions. Les acteurs n’avaient même pas lu le script en entier et ne connaissaient pas vraiment le sujet du film, pour éviter qu’ils en parlent et que ce soit entendu par les mauvaises personnes. De plus, lorsque nous tournions en extérieur, les habitants venaient voir ce qu’il se passait, les enfants se mettaient au milieu, ce qui nous empêchait un peu de bouger.. Voir ça, c’était un véritable événement pour eux !

Avez-vous rencontré des problèmes une fois le film terminé ?

Je n’étais plus au Yémen à ce moment là à cause du début de la guerre, donc je n’ai pas eu de problème. Mais le film a été piraté et diffusé sur internet, ce qui a été une bonne chose, car il a pu être visionné par beaucoup de monde. Certaines ONG notamment l’ont diffusé sans mon autorisation au Yémen, et ainsi sensibilisé les gens, ce qui était mon but en réalisant ce film. Globalement, j’ai eu de bons retours, mis à part quelques personnes qui ont été heurtées. Mais même si les gens sont contre, ça les force à réfléchir.

Est-ce que film a pu améliorer la situation de ces petites filles selon vous ?

Je pense que ce film a éveillé les consciences. Les images sont plus fortes que tout ce qu’on peut dire, et elles parlent à tout le monde. Au Yémen, beaucoup de gens sont analphabètes et surtout les femmes, mais les films peuvent arriver dans n’importe quelle maison et être compris de tous. On m’a rapporté qu’une jeune fille mariée de force a entendu parler du film, et a eu le courage de divorcer après l’avoir vu.

Et que pouvez-vous me dire sur votre position de première femme réalisatrice du Yémen?

Quand j’ai commencé à parler de sujets sensibles, tout le monde m’a averti que je risquais des réactions violentes. J’étais la première à aborder des sujets très tabous. Même ceux considérés comme des intellectuels au Yémen me disaient que les gens n’étaient pas encore prêts à changer. Alors qu’au contraire, c’est le peuple qui demande l’accès à la connaissance, qui a envie de progresser. Avoir été la première à franchir tous les obstacles pour réaliser un film a inspiré la nouvelle génération et surtout des jeunes filles qui ont eu envie de faire la même chose. Beaucoup d’entre elles me contactent pour avoir des conseils. C’est un moyen pour elles de s’exprimer. Pour moi ça a été une arme pour combattre ces traditions.



Propos rapportés par Julie Noupier